Longtemps passé au second plan du discours politique, reléguée au mieux à la stricte sphère scolaire, pour ne pas dire au terrain de l’affrontement entre deux systèmes, l’un public et l’autre privé avant que d’être confessionnel, la question laïque est désormais redevenue un des noeuds du débat public.

Noeud gordien tant il semble que, depuis les candidates voilées du NPA jusqu’aux assauts de rhétorique laïque de l’extrême-droite, le combat puisse se mener à front renversé.

L’extrême confusion du débat pèse sur ceux qui ont au quotidien à se confronter à ses implications pratiques, à commencer par les personnels de l’éducation nationale, dont la laïcité est un des piliers fondateurs, du moins historiquement, et le combat laïque un des ciments de l’identité professionnelle.

De l’exclusion pour intégrer jusqu’à la réglementation de la longueur des jupes, en passant par la composition des menus des cantines scolaires, le catalogue des micro-réponses au défi laïque d’aujourd’hui présente un triste paysage dans lequel le dérisoire voisine avec le pathétique.

Ce n’est sans doute qu’en replaçant le combat laïque dans son contexte, singulièrement français, en revenant sur son rôle complexe et déterminant dans la lutte de classes dans notre pays, qu’on peut tenter d’éclaircir cette question et redonner son sens à notre engagement pour la laïcité.


La Laïcité comme outil idéologique de la bourgeoisie française


La laïcité française trouve ses fondements théoriques dans la pensée des Lumières et dans l’oeuvre des premiers temps de la Révolution Française (Condorcet). Elle ne devient cependant un principe républicain à part entière qu’avec l’avènement de la république des républicains et son prolongement radical, entre 1880 et 1914.

La laïcité républicaine est d’abord une idée libérale. Elle repose sur une conception de la société comme un organisme où se côtoient des individus autonomes devant disposer des mêmes droits et être assujettis aux mêmes devoirs ; l’égalité devant la Loi, et dans la liberté de contracter, constitue à la fois l’objectif et la limite de la démocratie.

Ne pouvant ni nier, ni éradiquer, les différences culturelles, et donc religieuses, existant entre ces individus, la laïcité républicaine l’a renvoyée dans une “sphère privée” qui constitue la terra incognita de la République, qui ne veut rien en savoir : elle garantit la liberté de conscience sans reconnaître les religions, et donc une partie des effets de cette liberté.

A cette sphère privée qui est le monde de l’opinion et de la croyance, c’est à dire du collectif, la République laïque oppose une sphère publique qui est le domaine de la Raison, sublimée cependant par la Nation, seule communauté, seule entité collective, dans laquelle sont censés se retrouver l’ensemble des individus tous égaux de fait et de droit.

Cette construction théorique stable obéit aux mêmes logiques que celles qui conduisent à considérer qu’il n’y a pas de “prétendus intérêts communs” des salariés (Loi Le Chapelier, 1791) ou que les fonctionnaires, obéissant à la volonté nationale dont l’Etat républicain est l’expression, n’ont pas à formuler de revendication propres, ni sur leur situation, ni sur leurs métiers.

Comme l’ensemble de l’ordre républicain, qui estime que l’égalité politique est acquise par le suffrage universel sans se soucier des classes sociales accédant réellement aux mandats électifs, la laïcité est aussi un moyen d’assurer la domination politique de la classe dominante, la bourgeoisie, sur le reste de la société, et notamment sur le salariat.

Sa fonction première, cependant, celle qui explique son rôle dialectique dans l’établissement de la démocratie française, c’est de lutter contre l’emprise de l’Eglise catholique sur la société.

Contrairement à ce qui se passe au même moment dans l’Angleterre victorienne ou, dans une moindre mesure, dans l’Allemagne bismarckienne (où le protestantisme a servi de terrain d’entente entre classes antagonistes, c’est le kulturkampf), l’aristocratie et la bourgeoisie capitaliste n’ont pas, dans notre pays, fait cause commune avant le XXème siècle.

Cette dernière devait donc assurer sa suprématie politique, couper des masses l’Eglise catholique, soutien indéfectible de la monarchie et de l’aristocratie.

L’accès à l’instruction publique est un des moyens, économiquement coûteux dans un premier temps, mais politiquement redoutable, mis en oeuvre par laclasse capitalistepour sceller cette alliance de classes avec les masses populaires.

L’instruction de masse, faite d’ailleurs dans une logique ségrégative (aux pauvres “l’école de Jules Ferry”, aux bourgeois les lycées et le latin dès 10 ans), s'est aussi construites sur une mystique de la Nation, mêlant exaltation du génie technologique national, esprit colonialiste et culte de la “revanche”. Les valeurs républicaines, liberté, égalité, fraternité, à portée largement symbolique, forment le socle de cet esprit national éclairé et justifient la suprématie du système politique et de la civilisation français dont l'école exalte les mérites.

Laïcité ségrégative aussi dans la structuration genrée de la division du public et du privé : aux hommes le public, la parole, la Raison, le bureau de vote, aux femmes le privé, la famille, le “sentiment”, le catéchisme et l’Eglise le dimanche. La loi de 1905, qui achève juridiquement la laïcisation de l'Etat ne met ainsi pas fin à l'emprise cléricale sur la société : elle en préserve l'expression politique qui est réservée de facto à ceux qui détiennent déjà le pouvoir.

Ce n’est sans doute pas pour rien que le suffrage universel réel, et non pas seulement masculin, a été introduit si tardivement en France, au moment précisément où le catholicisme retrouvait, avec De Gaulle et le MRP, une place politique centrale.


L’appropriation de la laïcité par les classes populaires

Si l’on en était resté là, nul doute que la laïcité aurait achevé son rôle historique depuis longtemps et ne serait plus qu’un lointain souvenir, comme le kulturkampf, voire un résidu, dans l’avancée dialectique de l’Histoire.

Mais la particularité du combat laïque français fut son appropriation par les classes populaires en même temps que les progrès de la conscience de classe chez les travailleurs conduisaient la bourgeoisie à revoir son alliance conjoncturelle et à fusionner, par exemple dans le culte de Jeanne d’Arc, mystique catholique et mystique de la Nation, le sabre et le goupillon.

Redevenue défenseur non pas d’un ordre passé définitivement emporté par la Grande Guerre, mais d’un ordre présent dont le salariat mesurait de plus en plus combien il était fondé sur l’exploitation du travail, l’Eglise catholique put partir à la reconquête de son poids politique.

Son offensive fut tous azimuts : sociale (CFTC, 1919), morale (canonisation de Jeanne d’Arc, 1920), politique (création du MRP, 1944) et bien sûr, scolaire.

Les quarante années qui ont suivi la première guerre mondiale ont été celles du recul de la laïcité. A commencer par ce qui n’avança pas, comme le statut d’exception de l’Alsace et de la Moselle, promesse du parti radical que celui-ci ne mit pas en oeuvre lorsqu’il en eut la possibilité (notamment en 1924), jusqu’au financement par l’impôt d’un enseignement catholique dont le “caractère propre” fut reconnu (Loi Debré, 1959).

La laïcité n’était en effet appuyée par aucune force sociale majeure, tant elle représentait ce qui fut au coeur de la question de classes : la poursuite ou non de l’alliance objective entre le salariat et la bourgeoisie capitaliste contre l’aristocratie de l’Ancien Régime.

La bourgeoisie elle-même était divisée entre, pour simplifier, radicaux penchant vers la gauche et le salariat, et conservateurs refusant cette alliance.

Le salariat lui-même n’était pas moins divisé. La gauche socialiste avait d’ailleurs toujours été circonspecte sur la question laïque. Certes, on a beaucoup cité Jaurès disant que “le socialisme, c’est la république jusqu’au bout”, mais d’autres, moins relayés, partageaient les propos de Compère-Morel, au sujet de son électorat paysan : “On a toujours eu l’habitude de donner des curés à manger aux paysans. Moi, je leur ai parlé de leurs intérêts économiques.

La “main tendue” de Maurice Thorez aux catholiques, à la Libération, ne fut pas qu’une tactique ou un aveuglement face au caractère réactionnaire des positions de l’Eglise, mais aussi l’affirmation de la primauté du rapport de classes sur la culture et les croyances.

De fait, le combat laïc réapproprié par les classes populaires va changer de nature. A la laïcisation des institutions va succéder la sécularisation de la société.

Celle-ci prend une double forme.

La première, c’est l’aspiration à l’extension du domaine du service public, notamment en matière scolaire. A une laïcité conçue comme s’opposant à la main-mise idéologique de l’Eglise sur l’éducation succède une laïcité voulue comme un enseignement dans l’intérêt unique des élèves, de l’élévation du niveau de qualification de tous, d’une culture générale critique dans une école démocratique, qui ne serait pas gouvernée par l’intérêt économique unique du patronat.

La mise en place de la Sécurité sociale en est un autre exemple, qui fait passer le secours aux démunis dans le domaine public. Il ne s’agit plus pour ceux-ci de compter sur la morale et la charité chrétienne, mais bien de bénéficier d’une solidarité financée par le travail et gérée par les travailleurs : ils passent de l’aumône à la redistribution fondée sur la mise en commun d'une partie de la richesse produite, provoquant une remise en cause sur le fond de la domination sans limite du capital sur le travail.

La seconde est bien plus paradoxale, car elle correspond à une incroyable irruption de la sphère privée, voire de l’intime, dans le domaine public. Les femmes, exploitées parmi les exploités, luttent ainsi pour sortir de cette sphère privée dans laquelle elles étaient cantonnées, d’abord juridiquement, puis économiquement. C’est cette lutte qui permet la prise en compte politique des problématiques liées à la vie familiale et à la sexualité, qui relevaient jusque là d’autant plus du “privé” qu’elles masquaient l’utilisation du corps des femmes comme outil de leur subordination sociale.

Divorce, contraception, IVG, et jusqu'au mariage pour tous… autant de victoires s’opposant toujours à l’ordre moral catholique, mais aussi à l’ordre économique fondé sur l’exploitation et la discrimination entre les exploités que celui-ci justifie.

En rester à une théorique “classique” de la laïcité, disons “républicaine” pour ne pas dire bourgeoise, c’est tourner le dos au fait que, comme toujours lorsque la lutte de classe permet la réappropriation d’un concept par le salariat, c’est dans une démarche dialectique qui le transforme et en fait un outil d’émancipation sociale. C'est la différence qu'on peut poser entre laïcisation de l'Etat et sécularisation de la société.

Si le combat laïque mérite encore d’être mené, ce n’est pas pour revenir un “avant” fantasmé d’une laïcité réalisée qu’il suffirait de retrouver, mais bien comme un des aspects, lui-même complexe et multiforme, d’une lutte pour l’émancipation économique et politique des travailleurs.

C’est dans ce sens, et uniquement dans ce sens, que la laïcité peut continuer d’être une lutte d’avant-garde pour le mouvement social et le syndicalisme enseignant en particulier.


Forme(s) actuelle(s) de la question laïque


Depuis une vingtaine d’années, la question laïque a pris une forme nouvelle.

D’abord parce que l’Eglise catholique si elle n’a pas renoncé à intervenir dans le débat public (et n'en reste pas moins féroce pour préserver ce qu'elle a pu sauver, comme le démontre son attitude constante en Alsace et Moselle, notamment sur la question scolaire) semble d’une part se contenter de chercher à préserver l’état actuel du rapport de forces, et d’autre part avoir pris acte de l’élan de laïcisation-sécularisation de la société. S’il est toujours difficile à un divorcé de communier, il n’est pas rare qu’une professeur des écoles pacsée ou vivant en union libre enseigne dans une école privée sans subir de pressions insupportables. L’Eglise catholique s’estime aujourd’hui en terre de mission : l'activisme controversé du diocèse de Fréjus, souvent cité en exemple d'une « reconquête » pastorale, en est un des exemples les plus nets. Elle cherche à préserver ses intérêts économiques propres, et notamment son réseau scolaire, tout en sachant qu’elle n’est plus guère en mesure d’apporter un soutien de poids à la bourgeoisie qui dispose désormais d’appareils idéologiques bien plus puissants (mass media, appareil d’Etat, etc…).

C’est sans doute une des raisons qui expliquent qu’il est si difficile aujourd’hui de mobiliser pour la réalisation d’objectifs laïques qui pourtant peuvent facilement recevoir l’adhésion, depuis l’abrogation du délit de blasphème jusqu’à la fin du financement public des cultes ou de l’enseignement privé par l’Etat, pour peu qu’on les explique.

De fait, ces privilèges surannés ne témoignent plus d’un intérêt économique de classe, ou du moins, il n’y a pas d’intérêt de classe à y opposer clairement.


La deuxième, et sans doute la plus importante, de ces transformations de la question laïque est liée à l’émergence de l’islam.

Celle-ci est purement politique. Comme fait religieux et sociologique, la présence en France de musulmans est au final assez ancienne, plus d’un demi- siècle.

C’est donc en termes politiques qu’il faut l’appréhender. De ce point de vue, il n’y a aucune différence de fond entre l’attitude politique des musulmans et celle des “autres”, notamment catholiques.

Si l’analyse de l’évolution des rapports de classes serait évidemment trop longue à faire ici, ses grands traits en sont clairs : amenuisement progressif des capacités de lutte du salariat, disparition progressive de ses relais politiques, intensification de la lutte menée par le capital contre le travail, et recherche désespérée par les exploités d’une explication simple et d’une réponse politique simple à leur situation. Une conscience de classe confuse qui conduit à l’adoption de postures qui se saisissent des seuls outils idéologiques disponibles, parce que construits historiquement et produits comme dérivatifs de la lutte : la religion et ses formes “laïcisées”, identitaires ou nationalistes.

Comme le disait Marx, “La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple.”

L’adhésion d’une part croissant du salariat à ces idéologies (« intégrismes » et fondamentalismes religieux, nationalisme, antisémitismes, idéologie « identitaire », etc...) est le fait marquant, et pas seulement à l’échelle française, de la période. Leurs apparentes oppositions de contenu ne résistent pas l’analyse politique qui fait apparaître leur identité de fonction : détourner le salariat de la lutte de classe, en lui fournissant une grille d’analyse politique qui substitue aux antagonismes de classes des oppositions culturelles. Au final, il s’agit toujours de monter les exploités les uns contre les autres.

C’est cette lecture qui permet de comprendre les paradoxes politiques de la période, qui sont si évidents qu’ils en deviennent invisibles. Comment une bourgeoisie dont les intérêts économiques sont désormais quasi intégralement mondialisés peut-elle avoir comme relais politiques des forces qui d’une part promeuvent un libéralisme forcené et libre-échangiste, et d’autre part exaltent une “identité nationale” excluante, la supériorité du prêtre sur l’instituteur et les valeurs chrétiennes ? Comment ne pas voir que derrière ce qu’on appelle avec facilité “l’islam radical” on trouve une stratégie visant à substituer à l’extrême variété des formes concrètes de manifestations de l’islam non pas une orthodoxie, mais une vision orthopraxique fondée sur la distinction entre “licite et illicite” qui caractérise le salafisme, diffusée grâce aux moyens colossaux dégagés notamment par la classe dirigeante de l’Arabie saoudite ? Autrement dit non pas une offensive religieuse, fondée sur des approches théologiques ou spirituelles (qui d'ailleurs sont forts différentes selon qu'on parle de l'islam chiite ou sunnite), mais une volonté politique de structurer une force sociale qui sera mise au service d'intérêts économiques ?

Cette opposition factice de “civilisations” est rendue plus facile encore par les scories du colonialisme. La mauvaise conscience du colonisateur défait est rassurée par la présentation de l’identité du colonisé comme celle d’un sauvage passéiste, violent, incapable de s’organiser selon les codes et les canons de l’occident capitaliste et de la société libérale. Les simagrées sarkoziennes sur la structuration juridique de “l’islam de France” n’avaient pas d’autre buts que de démontrer cette incapacité tout en laissant croire que c’est l’inorganisation qui produit le choix de formes violentes d’expression de l’identité. Le désir de revanche du colonisé, maintenu dans une forme d’exploitation économique patente, y compris lorsqu’il n’a plus aucun lien autre que religieux ou culturel, parfois plus fantasmé que réel, avec son pays d’origine, se matérialise dans la contestation de ce qui lui apparaît comme le fondement idéologique de son exploitation, la république et la démocratie.

Et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes capitalistes possible.


Quelle laïcité de combat aujourd’hui ?


La détresse religieuse est, pour une part, l'expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle.” (Marx)

Toute tentative de lutte laïque qui se limiterait au domaine du rationnel, opposerait à des croyances et des postulats effectivement réactionnaires et condamnables, la clarté de la raison et la force d’une “morale laïque” serait vouée à l’échec, comme toute réponse idéaliste aux questions matérielles. On ne nourrit pas un ventre qui a faim avec des idées.

Elle serait d’autant plus inefficace, et même sans doute contre-productive, si elle se fait au nom de l’ordre établi, par le biais d’institutions qui le représentent, comme l’école.

C’est précisément le décalage entre le discours scolaire sur l’égalité de tous, ou “l’égalité des chances” et la réalité sociale et économique à laquelle les jeunes sont confrontés qui nourrit la défiance vis-à-vis des principes démocratiques dont notre laïcité est une des formes d’affirmation.

Le mythe d’une école idéale, fonctionnant hors sol, gouvernée par la seule Raison et permettant à tous de s’épanouir est la pire des illusions. Quand bien même elle réaliserait ce projet utopique, elle n’en serait pas moins confrontée à la réalité sociale dans laquelle elle prend racine. Raison pour laquelle, d’ailleurs, ce projet est totalement illusoire.

L’école est d’abord un outil de tri social. Elle est en passe de devenir aussi le lieu où se construit une nouvelle hiérarchisation des exploités, non plus seulement par le biais des différences de qualification et de possibilités d’insertion dans le monde du travail, mais aussi par celui de l’adhésion ou non à des valeurs utilisées pour fonder idéologiquement la reproduction des rapports de production. L’Ecole capitaliste doit rester un lieu d’exclusion, d’éviction avant tout, faute de quoi elle change de nature et devient une force de contestation de l'ordre établi.

En disant cela, on touche à ce qui constitue sans doute un problème majeur qui se pose à notre syndicalisme. Les enseignants, dans leur immense majorité, ne font pas ce métier pour jouer ce rôle de chiens de garde, encore moins pour contribuer à affaiblir le salariat, c’est-à-dire leur classe.

Ils ont l’intime conviction, justifiée, que c’est aussi dans l’application de la Raison et dans la maîtrise du savoir que l’individu, et plus particulièrement celui à qui la société ne demande ni l’un, ni l’autre, peut acquérir les moyens de se libérer de l’oppression et de l’exploitation.

Mais ils ne mesurent pas, ou plus, à quel point, dans la société capitaliste, l’école n’est pas faite pour cela. En faisant leur métier du mieux qu’ils le peuvent, souvent avec abnégation, ils s’enferment dans une conscience malheureuse qui les conduit à perdre le sens de leur travail, ou à refuser de remettre en question leur fonction sociale, et le plus souvent à se soumettre, malgré eux, sans le savoir, aux diktats de l’idéologie dominante. Combien de fois a-t-on entendu dire que les élèves “ne se donnent pas les moyens” de réussir ? Autrement dit que l’enseignant ne comprend pas pourquoi les jeunes n’adhèrent pas au savoir qu’il leur propose ?

C’est que les jeunes des classes populaires savent, réellement, parce qu’ils l’expérimentent, matériellement et non par l’esprit, quel est le rôle actuel de l’école : légitimer les inégalités sociales.

Dans ce contexte, la réponse “morale et civique” est sans issue : les jeunes qui se réfugient dans l’illusion d’une “radicalité” religieuse ne le font pas pour des raisons “morales” ou “civiques”, mais parce que cette illusion leur semble malheureusement moins fallacieuse que le discours qu’on leur tient.

Le syndicalisme enseignant a, là encore malgré lui, sa part de responsabilité dans cet état de faits. Il a pris pour habitude de confondre défense des enseignants et défense de l’institution scolaire, ou de ne plus suffisamment montrer que les intérêts des enseignants et ceux de l'institution ne sont pas toujours identiques. Mis face aux attaques constantes des forces sociales qui veulent éradiquer tout ce qui dans l’école est justement facteur de remise en cause de l’ordre établi, il a trop mis de côté la nécessité d’une critique radicale de la société, non pas théoriquement et en-dehors de l’école, mais concrètement, dans la fonction sociale de l’école. Il manque cruellement d'une approche dialectique de ce qu'est l'école et ce que sont les enseignants.

Faisant cela, il peine à obtenir l’adhésion des personnels à ses exigences de démocratisation, dont il ne montre plus assez qu’elles ont aussi pour but d’accentuer les contradictions de l’institution scolaire, démontrant qu’il ne peut y avoir d’école démocratique dans une société inégalitaire, mais aussi qu’il y a dans l’école, dans la conscience des enseignants, des moyens de lutter contre cette organisation sociale inégalitaire. L’école n’y parviendra pas seule, mais elle est le lieu stratégique où cette bataille peut et doit se mener.



Une laïcité de combat suppose de ne pas se tromper d’ennemi. Lutter pour la laïcité, c’est lutter contre l’illusion, sans oublier que cette illusion est une réponse une expérience concrète, qu’il serait vain de nier au nom de grands principes.

Nous avons besoin de refaire la démonstration qu’enseignants et jeunes des classes populaires sont du même côté dans les luttes qui structurent notre société. Pour cela, il faut aussi que nous revenions à une critique sociale de l’école qui donnera d’autant plus de force au combat laïque que nous mènerons.

Pour simplifier cela en une formule : relier laïcité et lutte de classe.